Opioïdes ou comment effacer la mémoire de la douleur

5. mars 2012
Share article

Une étude récente montre qu’il est possible d’effacer la mémoire de la douleur en administrant des opioïdes à hautes doses sur une courte durée. Est-ce l’avenir pour les patients souffrant de douleurs chroniques ? Des études cliniques le montreront plus tard.

Chacun ressent la douleur différemment. Les douleurs de l’enfantement, par exemple, sont supportables pour certaines femmes, mais insupportables sans analgésiques pour d’autres. Mais au final, peu importe comment la femme perçoit la douleur, elle dure relativement peu de temps et est vite oubliée. La situation est toute autre pour les personnes qui souffrent de douleur chronique.

La mémoire de la douleur – une faille dans le système?

Les douleurs aiguës ont une fonction utile et parfois nécessaire à la vie : elles servent d’avertissement et d’alerte au corps suite à une blessure ou des dommages externes ou internes. Mais cela n’est pas vrai dans le cadre des douleurs chroniques. Si les récepteurs de la douleur, appelés nocicepteurs, sont stimulés en permanence suite à une douleur aigüe, un signal continu est transmis aux neurones du système nerveux périphérique. Au fil du temps l’excitation constante des neurones entraîne des modifications cellulaires au niveau des synapses. Au travers de ce qu’on appelle la potentialisation synaptique, il se forme un « chemin de la mémoire » qui constitue une sorte de souvenir de la douleur dans la moelle épinière. La sensibilité à la douleur peut persister en tant que douleur chronique même lorsque la cause de la douleur aiguë n’existe plus. On parle également de douleur chronique lorsque la sensation individuelle de douleur dépasse clairement l’intensité objective de la douleur.

Par définition, la douleur chronique dure au moins six mois et affecte les patients physiquement, psychologiquement, socialement et cognitivement. La prévalence de la douleur chronique est difficile à déterminer avec précision. Selon l’étude et la définition, elle serait en Allemagne entre six et 17%.

Adieu à la mémoire la douleur – chez les animaux, c’est possible

Des chercheurs sur la douleur de la Medizinischen Universität Wien et de l’Universitätsmedizin Mannheim ont réussi à effacer en permanence la mémoire de la douleur dans le cadre de l’expérimentation animale sur le rat. Ils ont fait cela en administrant de fortes doses d’opioïdes (rémifentanil, 450μg/kg/h). Le rémifentanil est un opioïde puissant à effet rapide et de courte durée d’action. Il possède des propriétés analgésiques et sédatives et est donc utilisé en chirurgie et en soins intensifs. Jusqu’à présent, on ne savait pas qu’il était aussi possible de soigner les causes de la douleur par des opioïdes. Chez les animaux de laboratoire sous anesthésie générale profonde, les fibres de la douleur ont été excitées de manière contrôlée, et la formation de la mémoire dans la moelle épinière a été enregistrée. Une thérapie à court terme avec des doses élevées de rémifentanil induit des changements au niveau des synapses, ce qui pourrait effacer la mémoire cellulaire au niveau de la moelle épinière. Des études sur de patients souffrant de douleurs chroniques sont déjà planifiées à la Medizinischen Universität Wien. Si le potentiel de cette méthode se confirme, cela pourrait signifier un changement paradigmatique dans le traitement de la douleur : il serait possible de traiter la douleur non seulement de manière symptomatique, mais aussi d’en éliminer la cause de façon permanente.

Au cours des expériences de cette étude, les fibres C sensibles à la douleur furent excitées rapidement jusqu’à un niveau maximum par une stimulation électrique ou de la capsaïcine. Ainsi, une mémoire de la douleur fut générée. Cela provoqua une plasticité synaptique, mais il n’est pas clair si la mémoire de la douleur créée de cette manière est comparable à celle de patients atteints de douleur qui durent parfois pendant des mois ou des années. Mais le Dr Justus Benrath de l’Universitätsmedizin Mannheim, et coauteur de l’étude précisa : « une mémoire de la douleur correspond à une autre, peu importe comment elle est créée ». Ainsi, il espère que les résultats pourront être extrapolés à l’homme.

Même si la méthode permet d’effacer la mémoire de la douleur avec succès chez l’homme, reste à voir s’il y a des effets indésirables à ce traitement. Même si dans le cadre d’une administration à court terme, la possibilité de dépendance – toujours présente avec les opiacés – est faible, il faut d’abord être assuré que le traitement aboutit au final à un succès durable.

La douleur chronique est difficile à traiter

Jusqu’à présent, le traitement de la douleur chronique est toujours très difficile. Chez 13% à 51% des patients, le soulagement de la douleur est insuffisant, bien que différents types de traitements soient utilisés : les méthodes conservatrices telles que la kinésithérapie, la psychothérapie, ou différentes méthodes de médecine alternative sont des piliers importants de la thérapie. En outre, en règle générale, s’ajoutent à cela les traitements par médicaments (paracétamol, anti-inflammatoires non stéroïdiens, codéine, morphine, etc.). Si ces méthodes n’ont pas les effets désirés, ou si les effets secondaires empêchent un traitement efficace, la neurostimulation ou les perfusions de médicaments par voie intrathécale peuvent être utilisées. Comme dernière option, il existe une opération durant laquelle on tente d’empêcher l’acheminement du signal douloureux au cerveau par l’intermédiaire d’un bloc nerveux. Toutefois, cela n’est utile que si la cause de la douleur est corrigée chirurgicalement, et que cette procédure est suivie par une série « tangible » de changements organiques.

Enlever la mémoire de la douleur se conçoit encore plus difficilement. En fonction de chaque médecin de la douleur et des origines propres de celle-ci, on trouve à côté des méthodes citées ci-dessus des traitements psychologiques comme la formation à la gestion de la douleur et du stress ou l’hypnothérapie. Dans le cadre de ce qu’on appelle le « Relearning » on tente de remplacer la mémoire de la douleur par des expériences positives nouvelles. À cette fin, le patient doit passer par la thérapie analgésique dans les situations vraiment douloureuses. Le patient est alors surpris par l’absence de douleur lors d’un mouvement précédemment douloureux. L’expérience positive peut être assez souvent répétée, ce qui définit la base de l’effacement de la mémoire de la douleur.

Mieux vaut prévenir que guérir

Les experts s’entendent maintenant pour dire que de nombreux états de douleurs chroniques pourraient être évités si la douleur aiguë était traitée aussi rapidement et efficacement que possible. Même si auparavant, on supposait qu’une petite douleur ne pouvait pas faire de mal, on voit la situation différemment aujourd’hui : afin d’éviter l’émergence d’une mémoire de la douleur et sa chronicisation, on met désormais en place l’anamnèse des douleurs profondes et globales et l’optimisation individuelle du traitement dès le début. Plus la douleur existe depuis longtemps, plus le chemin pour s’en libérer est difficile et long. Dans certains cas, une simple réduction de la douleur peut être suffisante. Le vieil adage «mieux vaut prévenir que guérir» est donc particulièrement adapté au traitement de la douleur.

9 note(s) (3.89 ø)
Non classé

Comments are exhausted yet.

3 commentaires:

Effacer la Mémoire de la Douleur!
Si la psychothérapie antidouleur semble faire croire qu’il s’agit d’une suppression de la mémoire douloureuse, il me semble qu’il s’agit plutôt d’une atténuation de l¿intensité de la douleur par la force psychologique qu’acquiert le patient suite aux séances de psychothérapie. C’est similaire à l’effet placebo, c’est à dire la force du psychique sur une situation douloureuse. Il me semble qu’avec l’exaltation de la force psychologique par la psychothérapie, on pourrait noter une augmentation de la sécrétion d’endorphines qui sont des hormones antalgiques.
Les opioïdes ne peuvent en aucun cas, supprimer l’étiologie de la douleur, ils suppriment plutôt la douleur de façon symptomatique. Tant que la cause de la douleur existe, même si les opioïdes supprime la douleur (effacer la mémoire comme le dit les chercheurs), l’axe neuronal de la douleur (mémoire de la douleur) sera rétablit l¿après arrêt du traitement par les opioïdes.
Si les opioïdes permettent de supprimer une mémoire douloureuse comme l¿attestent les chercheurs de la présente étude, rien ne prouve qu¿il s¿agisse de la suppression de la seule mémoire douloureuse ! Qu¿en est-il des souvenirs (mémoire humaine) ? On peut s¿inquiéter d¿un formatage de la mémoire cérébrale (souvenirs proches), car s¿il est avéré que l¿acétylcholine est l¿hormone de la mémoire, les opioïdes ont des effets anticholinergiques indirects (constipation, myosis, hypotension orthostatique etc.).
De plus, si certaines études rapportent que la morphine et la codéine soient des produits endogènes chez l¿animal, les morphiniques et les opioïdes ne pourraient pas avoir la même efficacité autant chez l¿animal que chez l¿homme !
Il y a beaucoup d¿incertitudes, et c¿est ça, l¿objet de la recherche. Courage aux chercheurs.

#3 |
  9
infirmière referente douleur martine pascal
infirmière referente douleur martine pascal

C’est génial
Mais difficile pour la personne âgée qui présente des douleurs chroniques et ne peut supporter des doses importantes d’opioïde
Merci pour toutes ses recherches

#2 |
  0
Docteur Pierre François DESCOINS
Docteur Pierre François DESCOINS

si l’expérience se confirme chez l’homme
c’est intéressant
mais je ne doute pas qu’il puisse y avoir d’échappement ou de surprise à la méthode

#1 |
  0


Langue:
Suivre DocCheck: