Euthanasie : une offre sans demande ?

23. août 2016
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L’euthanasie médicale est légale dans de nombreux pays. Néanmoins, selon une étude récente, elle est relativement peu utilisée. Dans l’ensemble, le soutien public en Europe occidentale et aux Etats-Unis à l’euthanasie a presque continuellement augmenté ces dernières années.

Le fait que les médecins devraient aider les patients gravement malades à mourir est controversé d’un point de vue éthique et juridique. Mais de plus en plus de pays à travers le monde ont légalisé l’euthanasie médicale. Certaines personnes craignent que, en conséquence, le nombre de cas augmente de manière significative, et que cette aide pour mourir puisse être utilisée de manière inconsidérée ou abusive.

Actuellement, l’euthanasie et le suicide assisté sont légaux aux Pays-Bas, en Belgique, au Luxembourg, au Canada et en Colombie. Alors que dans le cadre de l’euthanasie, le médecin administre de manière ciblée des médicaments pour provoquer la mort, dans le suicide assisté il propose au patient un médicament mortel que ce dernier doit prendre seul. En Suisse et dans cinq États américains, à savoir dans l’Oregon, le Montana, le Vermont, à Washington et en Californie, seul le suicide assisté est légal.

Dans l’ensemble, cependant, la situation juridique est complexe : des informations détaillées sur les différents pays peuvent être consultés sur le site internet du Centre de référence allemand pour l’éthique dans les sciences de la vie (Deutsches Referenzzentrum für Ethik in den Biowissenschaften, DRZE).

Données des années 1947-2016

Récemment, une équipe de recherche a, pour la première fois, examiné en détail la fréquence d’utilisation de l’euthanasie et comment la légalisation influence les techniques de suicide assisté et le nombre de cas. Pour cela, les scientifiques travaillant avec Ezekiel J. Emanuel de la Perelman School of Medicine de l’Université de Pennsylvanie (USA) ont étudié toutes les données disponibles sur le sujet entre 1947 et 2016. Cela inclut des sondages et des études englobant des médecins ainsi que la population générale, des entretiens avec des médecins, des bases de données officielles et des études sur les certificats de décès (aux Pays-Bas et en Belgique depuis 1990). Leurs résultats ont été récemment publiés dans la revue scientifique « JAMA ».

L’évaluation de ces données a montré que l’euthanasie est globalement relativement rarement utilisée : l’euthanasie active ou le suicide assisté ne correspondent qu’à 0,3 à 4,6 pour cent des décès dans les pays où ils sont légaux. 70 pour cent des patients étaient atteints de cancer. Cependant, le nombre de cas a augmenté, que cela soit aux États-Unis ou en Belgique et aux Pays-Bas depuis que l’euthanasie ou le suicide assisté ont été légalisés ; dans les autres pays, les données étaient insuffisantes pour en conclure quoi que ce soit.

« Il est souvent admis que l’euthanasie médicale est très répandue. Cependant, les données les plus solides que nous avons sur cette question ont15 ans », dit Emanuel. Des discussions sont en cours dans plusieurs pays et états américains sur des projets de loi qui pourraient légaliser ces pratiques. « Mais pour le moment, nous n’avons que des connaissances incomplètes sur les différentes pratiques de l’euthanasie et sur la manière dont le public et les médecins voient le sujet », a déclaré le chercheur. « Nous avons besoin de plus de données avant que ces mesures soient utilisées comme une solution à part entière en médecine palliative. »

Le plaidoyer prend le dessus dans de nombreux pays

Une autre conclusion de l’étude est qu’aux États-Unis et en Europe le soutien du public à l’euthanasie a augmenté continuellement des années 1940 jusqu’au début du 21e siècle. Aux États-Unis, il était en 1947 de 37 pour cent, 66% dans les années 1990 et au début des années 2000 de 75 pour cent. Depuis lors, il a légèrement diminué à 64 pour cent en 2012. Le partisan de l’euthanasie-type est de sexe masculin, jeunes, blancs et n’appartient à aucune religion.

Même en Europe, l’euthanasie est de plus en plus défendue. Ainsi, entre 1999 et 2008 le soutien à cette pratique a augmenté dans la plupart des pays d’Europe occidentale, mais il a diminué dans de nombreux pays d’Europe orientale. Emanuel et son équipe soupçonnent que cela pourrait être lié à la religiosité en déclin en Europe occidentale, mais qui est en augmentation dans les anciens pays communistes d’Europe de l’Est.

De rares abus… et des complications peu connues

Les personnes concernées ont cité en particulier la perte d’autonomie et de dignité, peu d’amis encore en vie, et d’autres formes de stress psychologiques forts comme raisons pour mettre fin à leur vie. La douleur, par contre, a rarement été citée. La majorité des patients qui demandent l’euthanasie sont âgés, de sexe masculin, blanc et relativement éduqués.

Dans les États américains où le suicide assisté est légal, moins de 20% des médecins ont reçu cette demande et moins de 5 pour cent d’entre eux ont déjà dû le faire. Cela suggère que la légalisation n’implique pas que l’euthanasie soit la norme, mais plutôt une exception dans des cas extrêmes. En outre, la plupart des patients qui ont demandé l’euthanasie étaient déjà en soins palliatifs ce qui suggère que leurs symptômes étaient traités de manière adéquate. Par ailleurs, les résultats indiquent que les cas critiques concernant les mesures de fin de vie pour les mineurs ou les patients atteints de démence ne constituent qu’une très faible proportion des cas. « Dans l’ensemble, nos données suggèrent qu’il n’y a pas d’abus global de l’euthanasie médicale, » écrivent les auteurs.

Mais un autre résultat est source de préoccupation : mis à part aux Pays-Bas et aux États-Unis, il n’y avait pas de données sur la fréquence des complications, et même dans ces pays, les rapports étaient souvent incomplets. Ainsi entre 1998 et 2015, il manque des informations sur les complications dans 40% des cas de suicide assisté médicalement. Lorsque les données sont disponibles, le processus jusqu’à la mort était le plus souvent long (plus d’une journée), et des complications teks que le vomissement des médicaments et des convulsions ont été rapportées.

Questions pour l’avenir

À l’avenir, dans le cadre de la recherche, quelles seront les questions sur l’euthanasie les plus importantes ? Cette question a été posée récemment pour la première fois par une équipe dirigée par Mark Rodgers de l’Université britannique de York. Les chercheurs ont interrogé différents groupes de personnes qui étaient intéressées par le sujet de l’euthanasie sur les questions qu’ils jugent particulièrement importantes. Ces groupes comprenaient des experts des soins de santé et des prises en charge sociales, des scientifiques, des militants des droits civils et même des patients. Un total de 110 groupes et individus ont été interrogés, parmi lesquels les défenseurs de l’euthanasie et les personnes contre cette pratique étaient représentés en proportions égales. Environ 90 pour cent des répondants provenaient du Royaume-Uni où l’euthanasie active et le suicide assisté sont interdits, le reste provenait d’autres pays européens.

Les principales questions qui ont émergées sont les suivantes : comment et pourquoi les gens choisissent de mettre fin à leur vie ? Quels facteurs influencent cette décision et comment ont-ils évolué au fil du temps ? Comment la qualité de vie des patients peut être améliorée dans le cadre d’une maladie incurable en phase terminale ? Que signifie pour vous exactement « qualité de vie » ? Que signifie pour vous « souffrance insupportable »? D’autres questions qui ont été mentionnés par la majorité des répondants étaient par exemple : L’idée selon laquelle les patients gravement malades sont poussés à l’euthanasie est-elle vrai ou non? Pourquoi certains groupes de patients refusent catégoriquement l’euthanasie ? Quelles sont leurs raisons, et comment cela pourrait-il être modifié?

« Ces questions devraient faire l’objet d’études ultérieures. En parallèle, la littérature existante doit être évaluée sur ces points, » écrivent les auteurs. « Cela pourrait être le moyen le plus efficace d’apporter des informations objectives dans la discussion sur l’euthanasie. »

Détecter la fréquence et les complications de façon plus précise

Emanuel et son équipe ont également fait le même appel. Selon eux, des données plus systématiques sur le sujet de l’euthanasie dans le monde devraient être collectées, et pas uniquement dans les pays où elle est déjà légale. « Pour cela, trois domaines doivent être étudiés, » écrivent les chercheurs. « La fréquence réelle de l’euthanasie médicale, à l’aide de quelles méthodes et à quelle fréquence elle est effectuée, et enfin, l’incidence des complications. » Dans les pays où l’euthanasie est légale, une analyse minutieuse des données officielles et des certificats de décès devrait être régulièrement réalisée, comme cela est déjà le cas aux Pays-Bas et en Belgique.

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4 commentaires:

Documentaliste médical

Merci pour cet article. Toutefois, en fin de texte, il n’y a pas de contrôle sur base des certificats de décès en Belgique. Le contrôle des euthanasies aux Pays-Bas est sans doute mieux encadré qu’en Belgique.
Voir à ce sujet les dérives de ce contrôle sur le site de l’Institut Européen de Bioéthique « Dix ans de dépénalisation: le bilan ».

#4 |
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NATUROPATHE GENEVIEVE MARTIN DIT DUMONT
NATUROPATHE GENEVIEVE MARTIN DIT DUMONT

Merci pour cet article.Les conclusions sont très importantes et souvent les malades « veulent » mourir sans avoir pris les dispositions éventuelles.Surtout que les soins palliatifs devraient peut-être représenter le moment le plus important avant une ultime décision.Les problèmes adviennent lorsque l’entourage du malade n’est pas bien instruit aux niveaux médical et juridique.
G.Martin-Dit-Dumont naturopathe.

#3 |
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cadre de santé valérie de chabalier
cadre de santé valérie de chabalier

oui, très intéressant. Merci

#2 |
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Invité
Invité

Très bon article, notamment quand il aborde la question des complications : mourir n’est donc pas si facile ni si « automatique » ! (vivre non plus…).

#1 |
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