IPP : le médicament populaire frappe les reins

8. mars 2016
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L’utilisation d’inhibiteurs de la pompe à protons (IPP) est probablement liée à un risque accru de maladies rénales chroniques. Les inhibiteurs de l’acidité gastrique jusqu’à présent considérés comme bien tolérés ont été critiqués ces derniers temps en raison de divers effets secondaires.

Une étude publiée dans le JAMA [Paywall] Internal Medicine le 11 Janvier est actuellement l’occasion de repenser une utilisation trop négligente des inhibiteurs de la pompe à protons. Dans leur étude, les chercheurs de l’Université Johns Hopkins à Baltimore ont observé une association entre l’utilisation des IPP et la maladie rénale chronique (MRC). Les IPP sont parmi les médicaments les plus couramment prescrits et existent aussi comme OTC (médicament en vente libre) et ils sont donc très populaires dans les pharmacies : en observant les 20 dernières années, les prescriptions en nombre de paquets ont augmenté de 19 fois. Cette nouvelle étude soulève la question de savoir si l’utilisation à grande échelle des inhibiteurs de la pompe à protons est justifiée compte tenu des risques potentiels.

Pour l’étude présentée [Paywall], l’équipe de recherche du Dr Morgan Grams s’est intéressée à deux sources d’informations : la première cohorte est venue de l’étude observationnelle « Atherosclerosis Risk in Communities » (ARIC) et comprenait 10 482 participants avec un âge moyen de 63 ans. Les patients ont été étudiés sur une période de 14 ans à intervalles réguliers. Sur un total de 322 participants qui ont pris des bloqueurs d’acidité gastrique au début de l’enquête, 56 souffrirent d’une insuffisance rénale chronique. Cela correspond à un taux d’incidence de 14,2 maladies rénales chez 1000 personnes-années. Sur les10 160 participants qui ne prenaient pas d’IPP, 1 382 personnes souffrirent d’insuffisance rénale chronique (MRC), ce qui correspond à un taux d’incidence de 10,7 pour 1000 personnes-années. Suite à ces résultats, le risque absolu de maladie sur 10 ans était pour les utilisateurs d’IPP de 11,8%, alors que pour les non-utilisateurs seuls 8,5% déclaraient une MRC dans les 10 ans.

L’équipe de recherche de Grams put confirmer ses résultats [Paywall] grâce aux résultats de la deuxième cohorte : ce groupe comprenait des données sur un total de 248 751 assurés du Geisinger Health System en Pennsylvanie, qui ont été évalués pendant six ans. Parmi les 16 900 utilisateurs d’IPP, 1921 souffrirent d’une insuffisance rénale chronique tandis que sur 231 851 non-utilisateurs, 28 226 cas de MRC se sont déclarés. Le risque absolu de maladie sur plus de 10 ans s’est élevé à 15,6% pour les patients avec des inhibiteurs d’acidité gastrique, alors qu’il était pour le groupe de comparaison sans IPP à 13,9%.

La dose fait le poison

En outre, les scientifiques de Baltimore ont découvert une relation entre la dose administrée et la maladie rénale produite : les patients qui ont avalé des inhibiteurs de la pompe à protons deux fois par jour, ont montré un risque plus élevé d’insuffisance rénale chronique que les participants à l’étude qui ne prenaient qu’une seule dose par jour. La relation dose-réponse observée n’est pas sans importance car cela impliquerait un potentiel, mais pas encore prouvé, lien de causalité entre l’utilisation des IPP et la survenue d’une insuffisance rénale chronique. Le fait que les inhibiteurs de la pompe à protons puissent jouer un rôle causal fut suggéré par la comparaison avec des antagonistes des récepteurs H2 : les utilisateurs de IPP avaient aussi un risque plus élevé de maladie que les patients qui avaient reçu comme inhibiteurs des bloqueurs de H2 gastriques. Ceux-ci inhibent moins fortement la production d’acide gastrique que les IPP.

Les auteurs de la nouvelle étude commentèrent leurs résultats comme suit : « Nous souhaitons pointer du doigt que notre étude est une étude d’observation, qui ne fournit pas de preuve de la causalité. Cependant, une relation causale entre l’utilisation des IPP et la MRC pourrait avoir un effet significatif sur la santé de la population de par leur utilisation à grande échelle ». Ils ajoutent : « Plus de 15 millions d’Américains ont reçu une prescription d’IPP en 2013 pour un coût de plus de 10 milliards de dollars. Les résultats de l’étude suggèrent que 70% de ces prescriptions sont faites sans indication et que 25% des utilisateurs d’IPP à long terme pourraient mettre fin à leur thérapie sans aggravation des symptômes ».

L’acidité, ce n’est pas une sinécure

Les inhibiteurs de la pompe à protons réduisent la formation d’acide gastrique en bloquant la pompe à protons potassium dans les cellules pariétales gastriques. Les différents composés actifs sont consacrés en principe aux mêmes domaines d’applications thérapeutiques, comme le traitement et la prévention des ulcères de l’estomac et du duodénum, ​​la maladie de reflux gastro-oesophagien, ainsi que le rare syndrome de Zollinger-Ellison. Depuis son lancement, l’utilisation des IPP a augmenté rapidement, dans certains pays une impressionnante vague de prescription est observée. Ainsi, aux États-Unis, les IPP font partie des médicaments les plus prescrits : uniquement en 2013, 15 millions de citoyens américains prirent des IPP. Un rôle majeur pour ce nombre croissant de prescription est joué par la précédente bonne image des IPP en termes de sécurité et de tolérance.

Controverse sur les risques et les effets secondaires

Au cours des dernières années, cependant, plusieurs études ont fourni des preuves que la gamme des effets secondaires des inhibiteurs de la pompe à protons peut être sous-estimée. Les scientifiques discutent notamment pour savoir si l’utilisation des IPP conduit à un risque accru de pneumonie et est associée à des infections par Clostridium difficile. Mais actuellement, il n’existe aucune preuve d’une relation de cause à effet. En revanche, des preuves d’un lien de causalité entre la prise à long terme d’IPP et un risque accru de fractures osseuses ostéoporotiques en raison d’une carence en calcium s’accumulent. D’autres études suggèrent qu’il existe un lien de causalité entre la durée d’utilisation des inhibiteurs de la pompe à protons et un déficit sévère en magnésium, ce qui peut amener à des conséquences graves, telles que des arythmies cardiaques et des crises de crampes. De plus, les effets-rebonds possibles après les phases de traitement prolongées sont discutées.

Sens et non-sens des IPP

Les inhibiteurs de la pompe à protons sont indubitablement très intéressants dans le traitement de certaines maladies. Ainsi, la ligne directrice allemande actuelle pour la maladie de reflux gastro-œsophagien (RGO) recommande son utilisation sous forme d’intervalles thérapeutiques, mais également son utilisation à plus long terme. La norme actuelle est également une administration concomitante d’IPP au cours du traitement d’éradication par antibiotiques pour les infections à Helicobacter pylori. Chez les patients prenant des médicaments anti-inflammatoires non stéroïdiens permanents traditionnels (AINS traditionnels) et ayant au moins un facteur de risque supplémentaire (par exemple l’âge ou la co-médication), l’utilisation des IPP prédominent dans la plupart des cas sur les risques.

Les chercheurs craignent, cependant, des problèmes étant donné les résultats de l’étude récente de prescription massive d’IPP sans raisons. Les scientifiques Jacob Schoenfeld et Deborah Grady de l’Université de Californie, San Francisco, ont ainsi commenté l’utilisation des IPP : « Un grand nombre de patients prennent des IPP sans raison apparente, souvent le résultat de symptômes modérés d’indigestion ou de brûlures d’estomac qui ont disparu depuis par eux-mêmes. Chez ces patients, les IPP doivent être arrêtés pour observer si un traitement symptomatique est nécessaire ».

Pas étonnant que les scientifiques de Baltimore dans le cadre de leur publication récente indiquent qu’ « ils appellent dès maintenant à réduire l’utilisation inutile d’IPP ». Mais pour l’instant, rien ne montre que les médecins et les patients vont se conformer à cet appel.

Publication originale :

Proton Pump Inhibitor Use and the Risk of Chronic Kidney Disease [Paywall]
Benjamin Lazarus et al.; Internal Medicine, doi: 10.1001/jamainternmed.2015.7193; 2016

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