Le dopage génétique – l’arnaque du laboratoire

27. mai 2008
Share article

Les protestations contre la Chine fusent et n'arrêtent pas. On annonce déjà que les jeux olympiques de 2008 vont être une catastrophe. Un nouveau malheur issu d'une toute autre direction se profile à l'horizon. Pékin sera-t-il le premier lieu d'exécution de la première vague de dopage génétique ? Ou bien n'est-ce encore qu'une fiction ? Les experts ne savent qu'en penser. DocCheck a interviewé le Dr. Patrick Diel de l'école supérieure d'éducation physique et de sports de Cologne.

Le comité sportif du Bundestag allemand a organisé récemment un débat public avec des spécialistes sur le thème du dopage génétique. Dans le texte d’invitation, on pouvait entre autre lire les phrases : "On a l’impression que la biotechnologie moléculaire et les connaissances concernant le fonctionnement des gènes et des cellules conduit à de nouvelles substances et méthodes qui contribuent à une nouvelle "qualité" du dopage. … À la possibilité de manipuler des gènes en vue d’augmenter la performance corporelle s’ajoute le fait qu’il est difficile de prouver l’existence du dopage génétique. … Bien qu’il soit difficile de faire actuellement une déclaration sur l’étendue et l’utilisation du dopage génétique,….."

Le Dr. rer. nat. habil. Patrick Diel, privat-docent et chercheur à l’école supérieure d’éducation physique et de sports de Cologne, division de la médecine du sport moléculaire et cellulaire et membre du centre de recherche préventive sur le dopage, se trouvait parmi les experts invités. Lui et ses collègues furent chargés par le comité d’établir une expertise sur ce thème complexe. DocCheck le questionna sur les faits et risques du dopage génétique.

DC : Les médias veulent savoir si le dopage génétique est déjà pratiqué dans le sport ou non et traitent le sujet avec des propos diffus et – comme vous le dîtes – non scientifiques. Que doit-on croire ? Le dopage génétique est-il déjà réalité ou non ?

Diel : Je fais partie de ceux qui croient que le dopage génétique est déjà pratiqué aujourd’hui. Nous devons cependant nous mettre d’accord sur la définition de dopage génétique. C’est primordial pour pouvoir répondre à cette question.

DC : Est-ce que cela signifie qu’il y aura des sportifs aux jeux olympiques de Pékin qui y auront été préparé " génétiquement " ?

Diel : Je pense qu’il est probable qu’il y ait des cas de manipulation génétique si on considère ma définition.

DC : Et comment définissez-vous le dopage génétique ?

Diel : Il existe en principe 2 thèses différentes. La première consiste à dire que le dopage génétique équivaut à la thérapie génétique et la seconde à dire que le dopage génétique est, primo, plus que cela et, secundo, quelque chose de complètement différent. Cette dernière est mon avis. Ce qui est pour moi déterminant, c’est la définition de l’Agence Mondiale Antidopage (WADA) qui dit : le dopage génétique est l’utilisation de cellules, gènes, éléments génétiques ou de modulation de l’expression génétique à des fins non thérapeutiques et en vue d’améliorer la performance sportive. Le premier aspect implique que des gènes artificiels supplémentaires soient introduits dans le corps. Le deuxième, que des méthodes, des médicaments ou des stratégies soient développés pour influencer l’activité des propres gènes. Dans la thérapie génétique, le but est cependant de substituer des gènes, voire de neutraliser les excédentaires ou les défectueux.

DC : Le comité sportif constate que des méthodes manquent aujourd’hui pour pouvoir dépister le dopage génétique.

Diel : C’est vrai, on ne peut pas le dépister. C’est et cela reste un sujet difficile car il existe un grand nombre de possibilités de le pratiquer méthodiquement.

DC : Par exemple ?

Diel : Il existe des virus qui sont utilisés de manière classique dans la thérapie génétique. Ou des méthodes de mise au point de siARN qui sont d’une très grande importance dans la recherche médicale fondamentale, notamment aussi pour l’utilisation pharmacologique. Ou des approches avec des ADN anti-sens. Il y avait récemment un article dans le magazine " Gene Therapy " (GeneTherapy (2008) 15, 155-160) dans lequel des scientifiques de Pékin expliquaient comment ils pouvaient stopper les expressions de la myostatine par l’application d’ADN anti-sens dans les muscles squelettiques de souris et obtenaient ainsi une croissance musculaire. Tout cela commenté strictement scientifiquement. Le plus inquiétant, c’est qu’ils ont administré les molécules par injection ou par la nourriture. Et les deux ont fonctionné. Si on rapporte cela à l’homme, cela voudrait dire que les sportifs pourraient être dopés à leur insu. Sans considérer les risques qui y sont liés.

DC : Que sait-on des risques ou des effets secondaires du dopage génétique sur la santé ?

Diel : Les risques ne sont pas moins ni plus importants que pour tout autre genre de dopage. Rapporté aux manipulations génétiques, il existe un malentendu très répandu, même parmi les collègues experts du domaine de la thérapie génétique. Selon la devise : " Personne ne se risque dans une direction qu’il ne connait pas. C’est très dangereux. Personne ne veut mettre sa santé en danger. " Mais c’est exactement ce que font les athlètes depuis des décennies et ils le referont, peu importe que la méthode comprenne le terme "gène" ou non. C’est pourquoi le dopage génétique n’est pas pour moi une nouvelle dimension. Cette méthode n’est pas pire que les autres méthodes connues. C’est tout simplement une nouvelle variation technique qui vient se rajouter aux autres procédés.

DC : À quel stade de recherche se trouve cette nouvelle variation technique ?

Diel : Il y a des études cliniques dans ce domaine, par exemple pour les produits pharmacologiques. Mais ces études ne visent pas le dopage en règle générale. On doit généralement distinguer 2 scénarios. D’un côté, de nouveaux médicaments et stratégies se développent et peuvent être utilisés comme moyen de dopage. D’un autre côté, il existe certains groupes qui développent des stratégies pour servir le dopage. Pour ces derniers, nous ne savons pas exactement s’ils y sont parvenus.

DC : Et si c’était le cas, cela pourrait-il se passer en laboratoire ?

Diel : Bien sûr, et avec des moyens très simples. Théoriquement, chaque doctorant à qui j’enseigne aujourd’hui pourrait le faire en l’espace de quelques jours. Il a seulement besoin d’une petite formation en biologie moléculaire. Également l’argument des clauses de sécurité que les généticiens citent volontiers ne tient pas. Elles n’intéressent pas ceux qui visent le dopage génétique.

DC : On affirme que les gènes qui jouent un rôle dans l’accroissement de la performance sont déjà connus …

Diel : Nous avons discuté ce point quand nous avons réalisé l’expertise pour le comité sportif. L’un d’entre nous, le Dr. Wohlfahrt de l’université technique de Munich, est expert pour les gènes qui ont quelque chose à voir avec la performance. Tous les ans, il publie avec Claude Bouchard la liste actuelle de ces gènes. Eux-mêmes disent que l’on ne peut pas identifier de manière précise les gènes qui sont responsables de la performance au sens propre. Mais ce n’est pas la question.

DC : Si les gènes n’intéressent pas, alors quoi ?

Diel : Il s’agit uniquement de créer des conditions physiologiques de base pour lesquelles d’excellentes performances sont possibles. Ici, ce qui intéresse, ce n’est pas le gène mais les paramètres qui ont la plus grande influence sur la performance. Si l’on parle par exemple d’endurance, c’est alors l’alimentation avec des nutriments et la disponibilité en oxygène qui sont déterminantes. On peut améliorer cette dernière avec de l’EPO. Théoriquement, on peut dépister l’EPO mais le test est en pratique peu fiable. Concernant la masse musculaire, on connait la myostatine avec une profusion de possibilité d’influencer ce gène. Et l’article dans Gene Therapy que j’évoquais auparavant décrit que les souris ont aussi bien gagné en masse musculaire qu’en force musculaire. La question est maintenant de savoir comment cela peut se passer chez l’homme. Il n’y a encore aucune étude à ce sujet.

DC : Qu’en est-il des études de thérapie génétique ?

Diel : Nous voici revenus à la thérapie génétique. Cela m’agace. On raconte que la thérapie génétique n’est pas encore assez avancée, c’est pourquoi il ne peut pas y avoir de dopage génétique. Mais je le répète : la thérapie génétique et le dopage génétique ont très très peu de choses à voir ensemble – aussi bien méthodiquement que du point de vue des objectifs.

DC : On ne sait pour l’instant pas bien ce qu’il en est réellement du dopage génétique. Encore combien de temps ?

Diel : Le fait est que le dopage génétique est déjà possible aujourd’hui. La question est de savoir dans quelle mesure il est pratiqué.

DC : Pratiquez-vous des recherches particulières dans le domaine du dopage génétique ici, à l’institut de la médecine sportive moléculaire et cellulaire ?

Diel : Nous nous intéressons en première ligne aux rapports physiologiques et aux activités des gènes correspondants comme par exemple la myostatine. Nous le faisons dans le cadre de la recherche fondamentale. À cela se rajoutent des projets en coopération avec des laboratoires pharmaceutiques. Exemple : comment les hormones sexuelles féminines ont une influence sur la musculature squelettique. Concernant le dopage génétique, nous avons un projet de recherche avec la société Biotech Chimera de Dortmund qui est subventionné par WADA et qui vise à dépister les manipulations génétiques relatives à la myostatine.

DC : Nous vous remercions pour cette interview !

1 note(s) (5 ø)
Non classé

Comments are exhausted yet.



Langue:
Suivre DocCheck: