Tabac : Le chromosome castré ?

7. avril 2015
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Chez les fumeurs de sexe masculin, le chromosome Y est moins souvent présent dans les cellules sanguines que chez les non-fumeurs. Plus vous fumez, plus le taux de perte est élevé. Est-ce la raison pour laquelle, chez les hommes, les taux de cancer sont plus élevés - au-delà du cancer du poumon - et les taux de mortalité globale sont aussi plus élevés ?

Dans une étude récente publiée dans la revue Science, des chercheurs suédois ont montré que, chez les fumeurs de sexe masculin, le chromosome Y est souvent absent dans une partie des cellules du sang, en particulier les leucocytes. Cette « perte du chromosome Y » (Loss of chromosome Y, LOY) est associée à des taux plus élevés de cancers non hématologiques. Ce fait peut expliquer la mortalité par cancer plus élevée chez les fumeurs de sexe masculin, par exemple pour les tumeurs dans la région de la tête et du cou, spéculent les chercheurs.

Plus les hommes fument, plus le taux de perte du chromosome Y est élevé. « Les résultats suggèrent que le tabagisme peut provoquer la perte du chromosome Y et que ce processus est réversible. Nous avons trouvé que les cellules avec une perte du chromosome Y n’étaient pas plus présentes chez les ex-fumeurs que chez les non-fumeurs », explique Lars Forsberg, l’un des auteurs.

Tabagisme et âge associés au LOY

Dans l’étude, les chercheurs ont examiné les données sur un total de 6014 hommes de trois études de cohortes prospectives indépendantes. En plus de l’usage du tabac, ils ont pris en compte d’autres facteurs : en plus de l’âge et de l’IMC, d’autres données médicales ont été incluses comme l’hypertension artérielle, les taux de lipides sanguins ou le diabète, ainsi que des informations sur la consommation d’alcool, l’activité physique ou le niveau d’éducation des participants à l’étude. Des échantillons de sang de tous les participants ont été examinés pour les marqueurs génétiques typiques du chromosome Y. Sur la base de ces données, les chercheurs ont été capables d’estimer la fréquence du chromosome Y dans les cellules du sang, et donc leur perte.

Ainsi les facteurs ont corrélé l’âge et le tabagisme avec le LOY. Deux cohortes de participants avaient de 70,7 à 83,6 ans, ou de 69,8 à 70,7 ans. Dans environ 13% du premier groupe et 16% du second, la perte du chromosome Y a été montrée. Les participants de la troisième cohorte étaient âgés de 48 à 93 ans. Ici, 7,5% ont été touchés par le LOY, mais environ 15% des participants à l’étude avaient plus de 70 ans. Cela correspond aux taux de 13% et 16% dans les deux autres cohortes, dans lequel les participants étaient tous âgés de plus de 70 ans. L’apparition du LOY se fait donc en fonction de l’âge.

La perte du chromosome Y dose-dépendante

Il y avait également une forte corrélation entre la perte du chromosome Y dans une certaine partie des cellules du sang et le tabagisme. Les fumeurs avaient une fraction significativement plus élevée de cellules sanguines sans chromosome Y par rapport aux non-fumeurs ou aux anciens fumeurs. Les chercheurs estiment que fumer donne de 2,4 à 4,3 fois plus de risques pour le LOY que ne pas fumer. En analysant les données, les auteurs ont également constaté que les fumeurs lourds ont été plus fréquemment touchés par le LOY, c’est-à-dire que les fumeurs concernés par le LOY fument plus que ceux sans LOY. En clair, cela signifie que le LOY chez les fumeurs est dose-dépendant.

Processus réversible

En outre, le processus semble être réversible, parce le LOY n’est pas plus décelable chez les anciens fumeurs que chez les non-fumeurs. Par conséquent, les auteurs de l’étude estiment que « le LOY est induit et maintenu par le tabagisme ». On ne sait pas, cependant, si la perte du chromosome Y dans les cellules de sang induite par le tabagisme joue un rôle direct dans le développement du cancer.

Un scénario possible est que les toxines dans la fumée de cigarette induisent des anomalies chromosomiques en général, y compris la perte du chromosome Y. Cette hypothèse suppose que le LOY est alors une mutation neutre, que l’on appelle « mutation passager ». De telles mutations sont caractéristiques par exemple pour un type particulier de cancer, mais ne déclenchent pas le cancer. Toutefois, elles pourraient servir de marqueurs pour le cancer. De même, le LOY peut être un marqueur de lésions chromosomiques. Celles-ci sont dues au tabagisme et sont associées à un risque accru de cancer et une mortalité plus élevée.

Le chromosome Y joue un rôle dans la suppression des tumeurs

Les auteurs de l’étude croient qu’il y a un lien de causalité entre LOY et risque accru de cancer pour les hommes, probablement en raison du rôle des cellules sanguines dans le système immunitaire et la suppression des tumeurs. Dans une étude précédente, l’équipe de recherche a pu montrer que la perte du chromosome Y est associée à une mortalité plus élevée. « Les hommes qui avaient perdu le chromosome Y dans une grande partie de leurs cellules sanguines avaient un taux de survie plus faible, quelle que soit la cause du décès. Nous avons également une corrélation prouvée entre la perte du chromosome Y et un risque plus élevé de mortalité par cancer », dit Lars Forsberg.

Pour tester cette hypothèse, les chercheurs ont analysé dans leur étude récente des types de cellules cibles spécifiques chez trois sujets de 91 ans non cancéreux. Ils ont testé les granulocytes, les lymphocytes T CD4 + les lymphocytes B CD19+ et les fibroblastes pour le LOY. Il a été constaté que les granulocytes ont été significativement plus souvent affectés par le LOY que les autres types de cellules. Les granulocytes appartiennent aux leucocytes et font partie de la réponse immunitaire cellulaire.

Si le LOY était seulement une mutation neutre, tous les types cellulaires devraient être concernés et la distribution faite au hasard – pour les auteurs, cela indique que la perte du chromosome Y est effectivement liée au développement du cancer. « Nos résultats suggèrent que le chromosome Y joue un rôle dans la suppression des tumeurs et il pourrait expliquer pourquoi les hommes développent plus souvent un cancer que les femmes », explique Jan Dumanski, co-auteur des deux études.

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