Amnésie infantile : brouillard dans le cerveau

21. juillet 2014
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Les souvenirs des premières expériences de l’enfance ne commencent qu’à l’âge de trois à cinq ans. La maturation des centres nerveux est une explication neurologique pour expliquer que la période précédente « disparaît ». Mais la culture détermine aussi l’étendue de l’amnésie infantile.

« Tu te souviens que tu n’arrivais pas à choisir entre un ours en peluche et un livre d’images ? » La plupart des personnes répondent à cette question par un « Non ». Même si cette décision difficile avait une importance fondamentale à ce moment-là dans la vie d’un enfant.

Temps masqué

En prenant de l’âge, on oublie de plus en plus les trésors de l’expérience de nos vies. Selon les conclusions de Douwe Draaisma de l’Université de Groningen, plus de 70 pour cent de nos flashbacks mentaux correspondent à des souvenirs du premier tiers de notre existence passée. En conséquence, la vie semble passer de plus en plus vite et avec de moins en moins d’événements importants. Pourtant, les trois à cinq premières années restent presque complètement cachées à notre esprit. « Amnésie infantile » est le terme que Sigmund Freud inventa quand il décrivit ce phénomène plongeant dans l’obscurité les premières années. Mais l’absence de mémoire sur cette période n’est pas un phénomène typiquement humain. Chez la souris et le rat, il peut être étudié de la même manière.

Mémoire peu après la naissance

Même le cerveau des nourrissons peut stocker des souvenirs et aussi s’en rappeler en cas de besoin. Les nourrissons dont les mères avaient regardé régulièrement des programmes de télévision avec un jingle musical caractéristique durant leur grossesse peuvent être apaisés par ces mélodies – et peut-être se souvenir de leur merveilleux temps calme avant le stress post-natal. L’enfant peut volontairement ressortir des impressions et des expériences à nouveau jusqu’à l’âge de deux ans. Les jouets en peluche que la maman avait cachés dans un des nombreux tiroirs d’une commode sont retrouvés très tôt par de nombreux enfants. Mark Howe de la City University de Londres a pu montrer dans ses études que l’exigence de cette mémoire est le « soi cognitif », la connaissance de la personnalité et les expériences de chacun. Un symptôme caractéristique de cela : les enfants se reconnaissant dans le miroir.
À partir de quatre à cinq ans, les futurs adultes peuvent décrire les souvenirs, et à partir de sept ans, ils peuvent raconter les expériences passées de l’enfance. À cet âge, selon Patricia Bauer de l’Université Emory à Atlanta, on se rappelle beaucoup plus de la petite enfance qu’à environ neuf ans. Des discussions sur les expériences significatives vécues à l’âge de trois ans furent réalisées entre enfant et mère. Les souvenirs sont encore présents chez environ 60 pour cent des sept ans. Cependant deux ans plus tard seulement environ 35 % rapportent ces événements passés, uniquement en relation à des situations exceptionnelles. Plus l’enfant est jeune, plus l’oubli est rapide et intense – décrit Bauer sur la dynamique de l’amnésie infantile. Dans le meilleur des cas, les souvenirs correspondent aux événements au cours desquels la conversation parent-enfant a été très intense – ou associée à des émotions fortes.

Degré variable d’amnésie

La « limite de mémoire » pour la petite enfance est apparemment indépendante de la durée de vie qui augmente de plus en plus dans les générations récentes. Les rapports réalisés il y a environ une centaine d’année donnent des chiffres similaires pour l’amnésie infantile à ceux du 21e siècle. Mais il y a aussi des différences : la mémoire des expériences d’un premier né va plus loin que celle de sa fratrie, la même chose est vraie pour les femmes qui se rappellent mieux de l’époque de la maternelle que les hommes. Cependant, la culture et l’environnement semblent avoir une influence aussi importante sur l’oubli. Ainsi, les Européens terminent la phase des « années oubliées » à environ trois ans et demi tandis que chez les Asiatiques de l’Est, elle va jusqu’au sixième anniversaire. À l’opposé, les indigènes de Nouvelle-Zélande, les Maoris, peuvent rapporter des expériences dès l’âge de 2,5 ans des tiroirs de leur mémoire.

Formation en communication pour se souvenir

Il est probable, selon les spéculations des experts de l’amnésie, que cela soit lié à la culture narrative entre la mère et l’enfant pendant les premières années de la vie. Les Européens et les Nord-Américains discutent ensemble des expériences plus en détail que ne le font les Chinois. Chez les Maoris, les histoires sur la famille et sur ​​leur passé appartiennent à leurs traditions. Il y a plus de dix ans, Qi Wang de l’Université américaine Cornell découvrit que non seulement la mémoire des Américains remonte plus loin que celle des Chinois, mais aussi que leurs homologues américains se rappellent de plus de détails de cette période que les gens vivant d l’autre côté du Pacifique. Si la mère réalise des discussions intensives avec l’enfant en bas âge, cela assure également que le futur adulte se souvienne bien mieux de son enfance plus tard qu’avec des parents taciturnes – selon une découverte du groupe de travail de Patricia Bauer.

De nouveaux nerfs responsables de l’oubli

Les processus neurologiques qui conduisent à l’oubli de la petite enfance sont encore en partie inconnus. Cependant, il apparaît que la neurogenèse dans la zone de l’hippocampe joue un rôle important. La région est considérée comme le siège de la mémoire à long terme. Le gyrus denté, une partie de l’hippocampe, n’arrive à maturation que vers quatre à cinq ans. Sans lui, les souvenirs ne peuvent pas migrer dans la mémoire à long terme. Il y a quelques semaines, un article du groupe de Paul Frankland et Sheena Josselyn de l’Université de Toronto, paru dans « Science » a clairement montré comment l’« oubli » s’opérait dans le cerveau. Ainsi, les informations stockées ne deviennent plus disponibles à cause du « remodelage » lors de l’installation de nouveaux neurones dans la zone de l’hippocampe. Lorsque les chercheurs ont augmenté la neurogenèse chez les souris, celles-ci ont eu tendance à l’oubli. Inversement, leurs souvenirs sont restés plus présents lorsque la formation de nouveaux nerfs était empêchée.
Chez les cobayes et les rats de brousse (les octodons), la plupart des cellules granulaires de l’hippocampe sont formées avant la naissance. Chez ces nidifuges, il n’y a presque plus de nouvelle synthèse des neurones. Leur mémoire est bien meilleure que celle des nidicoles. Cependant, si la régénération nerveuse chez ces animaux est stimulée, il y a aussi un oubli de la petite enfance.

Pas de mémoire sans sentiment

On ne sait pas encore exactement si les souvenirs stockés sont totalement perdus ou juste très difficiles d’accès. Il semble qu’il y ait un lien entre le stockage des souvenirs associés à des sentiments forts et l’amygdale, le « centre du sentiment ». Ainsi, ​​le neuroscientifique Wolf Singer de l’Université de Francfort dit que les souvenirs ne sont possibles que dans le contexte d’une émotion, un « souvenir objectif » n’existant pas. Si les connexions entre l’hippocampe et l’amygdale sont interrompues, les souvenirs sont effacés.

La récupération de données est-elle possible ?

Peut-on se souvenir d’événements au cours de la petite enfance de manière indubitable et en faire ressortir les détails ? Et si oui, comment ? Cette question n’intéresse pas seulement les neurologues et les psychologues, mais aussi les avocats et les juges lors de procès, si un cas dans lequel un enfant a été témoin ou impliqué, doit être travaillé de nombreuses années plus tard. Quelle est la fiabilité des données imprimées stockées et peuvent-elles éventuellement être manipulées, est un sujet qui est intensivement étudié. Cependant, les connaissances sur les processus de l’amnésie infantile pourraient aussi être utiles chez des adultes qui veulent simplement oublier un traumatisme, qu’il ait eu lieu dans l’enfance ou plus tard dans la vie. Et plus il devient clair pourquoi et comment nous supprimons les événements du début de notre vie dans notre esprit, plus les chances augmentent de peut-être au moins ralentir l’oubli dans la seconde moitié de la vie.

13 note(s) (4.69 ø)
Médecine, Neurologie, Psychiatrie

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1 commentaire:

Métier non médical

Antoinette. PERQUIN. IDE maladies systémiques
Enfant on m’a forcé à oublier. Aujourd’hui je fais beaucoup de cauchemars et je me souviens de choses interdites.
Ca fait mal. Une odeur,une couleur et le souvenir revient.
Merci pour votre reportage. Je m’en souviendrais

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