Développement du cerveau : surréaction chimique

5. mai 2014
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Les troubles du comportement et du développement chez les enfants augmentent de façon spectaculaire. Les neuroscientifiques rendent un empoisonnement chimique persistant responsable de ce fait, et exigent un changement radical - à raison ?

« 10 à 15% de tous les enfants viennent au monde de nos jours avec un trouble du développement neurologique », écrivent Philippe Grandjean de l’Université du Danemark du Sud à Odense et Philip Landrigan de l’Université Harvard dans leur récente publication dans la revue Lancet Neurology. Les conséquences de ces troubles du développement sont dramatiques : « Ils réduisent la qualité de vie, rendent plus difficile le développement professionnel, entraînent avec eux des troubles du comportement et, ainsi, affectent le bien-être et la productivité de toute une société. » Les neuroscientifiques en rendent responsable une intoxication insidieuse par des produits chimiques dans l’environnement. « Même si les facteurs génétiques jouent un rôle dans ces maladies, ils ne peuvent pas expliquer l’augmentation rapide des troubles comportementaux et neurologiques du développement », déclarent les scientifiques. Seulement 30 à 40% de toutes les maladies neurodégénératives sont attribuables à des facteurs génétiques, expliquent les chercheurs sur la raison pour laquelle ils donnent une priorité aux produits chimiques de l’environnement dans le développement de ces maladies. Mais cet argument est-il concluant ? Dans leur méta-analyse, les chercheurs ont recueilli des données démontrant un effet dommageable sur le cerveau de onze produits chimiques courants. Mais ils ont aussi cité de nombreuses autres toxines inconnues.

Cerveau particulièrement sensible au cours du développement

Dès 2006, les scientifiques ont pu montrer dans une méta-analyse que cinq produits chimiques : le plomb, le méthylmercure, l’arsenic et les composés de l’arsenic, les biphényles polychlorés et le solvant toluène interfèrent de manière identifiable avec le développement du cerveau des enfants. Une réduction du volume du cerveau, une diminution de la performance mentale, des troubles moteurs, et un comportement social affecté furent détectés.

Le cerveau d’un fœtus dans l’utérus est particulièrement sensible aux substances toxiques qui peuvent être totalement inoffensives pour un organisme adulte. Les cerveaux des bébés et des jeunes enfants peuvent être lésés par des produits chimiques beaucoup plus facilement qu’un cerveau mature. Les enfants à naître sont en contact avec des produits chimiques de l’environnement par la circulation sanguine de la mère, et plus tard par le lait maternel ou par contact indépendant.

De nouvelles perspectives sur de vieilles connaissances
Environ sept ans plus tard, les chercheurs ont à nouveau abordé la question et ont inclus des études actuelles sur les effets neurologiques des produits chimiques dans leur méta-analyse. Durant cette période, il y a eu à la fois des nouvelles preuves sur des produits chimiques neurodégénératifs déjà connus et de nouveaux produits chimiques qui ont été affectés à cette classe. Ainsi, sept études internationales sont venues à la conclusion que lors de contact avec le plomb, il n’existe pas de quantité évidente sans risque, la substance peut être toxique même à petites doses. Les preuves s’accumulent sur le fait que le contact avec le plomb inflige des dégâts irréparables dans le cerveau humain. Des images du cerveau de jeunes adultes qui ont eu enfant de hautes concentrations sanguines de plomb ont souligné un volume cérébral diminué. Ceci a été accompagné par de mauvais résultats scolaires et des problèmes de comportement.

Nouvelles neurotoxines

En plus des cinq produits chimiques environnementaux déjà connus, les chercheurs en ont trouvé dans leur méta-analyse six autres, qui nuisent clairement au développement du cerveau des enfants. Il s’agit notamment du manganèse, du fluor, du solvant tétrachloroéthylène, des pesticides chlorpyriphos et le DDT / DDE et des polybromodiphényléthers, qui font partie des composés organiques.

Manganèse

Par exemple, des études au Canada et au Bangladesh suggèrent que le manganèse dans l’eau potable peut être une cause de dyscalculie et d’hyperactivité chez les enfants. 840 écoliers âgés entre huit et onze ans du Bangladesh, qui sont régulièrement exposés à de hautes concentrations de manganèse dans l’eau potable ( > 400 mg / L), calculaient moins bien que les enfants qui ont accès à de l’eau potable non polluée par ce produit. Les écoliers canadiens qui vivaient près d’une mine de manganèse avaient un développement intellectuel, moteur et des capacités olfactives significativement moins importants que leurs homologues des zones non contaminées. En outre, des expériences sur des souris ont confirmé ces résultats. Mais ces études ne disent pas s’il y a bien un lien de causalité entre les observations.

Fluorure

Des concentrations élevées de fluorure dans l’eau potable réduisent visiblement les capacités intellectuelles des enfants chinois d’une moyenne de 7 points de QI, comme l’a montré une méta-étude de 27 études individuelles. « Le fait que d’autres substances soient responsables des effets neurodégénératifs peut être exclu dans la plupart des études », ont déclaré les chercheurs. Mais même ici, la preuve de la causalité n’a pas encore été fournie. Cependant, le fluorure dans l’eau potable peut aussi apporter des effets positifs : une méta-étude de 2008 a conclu que la supplémentation de l’eau potable avec du fluorure est une mesure efficace et sécuritaire pour la prévention des caries. Savoir si l’eau potable doit être enrichie dans certaines régions avec du fluorure est toujours un sujet de débat scientifique.

Solvants

Les solvants sont suspectés de nuire au développement du cerveau de l’enfant. Une étude de cohorte française sur 3000 enfants a montré que les enfants de mères qui ont été exposées à des solvants comme le tétrachloroéthylène ont tendance à avoir un comportement agressif et être atteints d’hyperactivité et de maladies mentales. Une mère sur cinq dans cette étude de cohorte a été en contact régulier avec des solvants pour des raisons professionnelles. Les femmes étaient des infirmières ou d’autres membres du personnel des hôpitaux, des femmes de ménage, des pharmaciennes, des coiffeuses ou des esthéticiennes. Mais le fait que les maladies mentales et les problèmes de comportement puissent être attribués à d’autres causes n’a pas pu être déterminé de façon concluante avec les données de l’étude de cohorte.

Pesticides

Les pesticides tels que le DDT semblent aussi affecter le développement du cerveau des enfants. Des études suggèrent que le contact avec les pesticides organophosphorés dans l’utérus conduit à une réduction de la circonférence de la tête des enfants et à des déficits dans le développement mental et social des enfants à l’âge scolaire. En raison de ses effets secondaires connus sur les humains et les animaux, depuis l’entrée en vigueur de la Convention de Stockholm en 2004, l’insecticide ne peut en effet plus être utilisé que pour le combat contre les insectes porteurs de maladies, en particulier les vecteurs du paludisme, mais tous les Etats ne s’y tiennent pas.

La production à grande échelle de plus de 100 substances neurodégénératives

Les enfants qui souffrent de troubles de l’attention, d’un retard de développement et de résultats scolaires médiocres sans raison apparente rendent les chercheurs plus inquiets, parce que leur nombre est en constante augmentation. Pour eux, les raisons sont évidentes : « le cerveau de ces enfants a été lésé par des produits chimiques neurotoxiques. Les conséquences sont évidentes, mais ces enfants n’ont jamais reçu un diagnostic formel », écrivent-ils. Mais sont-ce vraiment les seules raisons des problèmes scolaires des enfants ? L’influence que la pression dans une société de plus en plus agitée pourrait avoir sur les capacités d’apprentissage des enfants n’a pas été incluse dans la méta-analyse.

Jusqu’à présent 214 substances étaient connues pour avoir un effet neurotoxique – cette longue liste augmentera d’environ deux nouvelles substances chaque année. Au moins la moitié d’entre elles est produite industriellement à grande échelle et ira tôt ou tard dans l’environnement. Les dommages au cerveau dans l’utérus ou dans la petite enfance ne sont pas encore traitables et conduisent à une limitation des vies des personnes touchées, de leurs familles et de la société. « Partout dans le monde, les enfants en contact avec des toxines qui passent inaperçues réduisent leurs capacités intellectuelles, modifient leur comportement et ainsi détruisent leur avenir. Cela nous préoccupe grandement », écrivent Grandjean et Landrigan.

Appel à des critères d’autorisation plus stricts

Un remède serait de créer des conditions d’autorisation de mises sur le marché et des directives environnementales plus strictes, selon les auteurs de l’étude. Les scientifiques appellent à de plus vastes critères de test, qui incluent également les effets insidieux et prénataux en plus des effets neurotoxiques aigus d’une substance. Ce n’était pas le cas auparavant et cela devrait également être appliqué aux produits chimiques déjà approuvés. Classer les produits chimiques comme non-dangereux jusqu’à preuve du contraire était une erreur fatale, avertissent les chercheurs. Pour protéger les enfants et la société, une remise en cause aboutissant à une action décisive doit être faite. Mais tant que les relations causales des maladies neurodégénératives chez les enfants et des produits chimiques environnementaux n’ont pas été clarifiées, cette remise en cause sera difficile à obtenir.

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