Neurotechnologie : idées volées ?

2. décembre 2013
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Des projets de recherche avec des budgets en milliards aux États-Unis et en Europe espèrent clarifier la façon dont fonctionne le cerveau humain et le modéliser. Cela amène aussi la recherche à poser la question : Peut-on créer un « organe optimisé de la pensée » ?

Cet évènement a ressemblé au coup d’envoi officiel de l’un des plus grands projets de recherche de l’Union européenne. Le 7 octobre, réunis à Lausanne, en Suisse, des représentants de plus de 130 organisations se sont rassemblés pour discuter de la coopération et de la stratégie du « Human Brain Project ». L’Union veut investir un total de 1,2 milliards d’euro afin de déchiffrer le cerveau humain et mieux comprendre notre façon de penser sur la base de modèles.

La peur d’une utilisation abusive

Faut-il maintenant craindre que dans les prochaines décennies les chercheurs soient en mesure de déchiffrer nos pensées ? Pourrons-nous bientôt effacer ou créer des souvenirs avec des médicaments et des sondes électriques ? La personnalité d’une personne peut-elle être décrite numériquement par les données d’activité des nerfs de son cerveau ? Les nouvelles connaissances serviront, selon les objectifs généraux du projet, non seulement à mieux comprendre les troubles mentaux et la souffrance mentale et les traiter, mais aussi par exemple à développer de nouveaux systèmes informatiques fonctionnant de manière similaire au cerveau humain.

Aux espoirs des chercheurs dans les nouvelles découvertes se mélange aussi la peur d’une utilisation abusive commerciale ou militaire. Avec un accent du programme sur « éthique et société », qui représente plus de trois pour cent du budget, les organisateurs veulent répondre à ces préoccupations. Différents comités d’éthique doivent discuter l’impact des nouveaux résultats d’études et faire en sorte que les revendications éthiques soient suffisantes.

Guerre neurotechnique

Presque simultanément au projet européen, l’homologue américain BRAIN (Brain Research through Advancing Innovative Neurotechnologies) est lancé, qui permettra de cartographier le cerveau humain dans une résolution jusqu’alors jamais obtenue. Encore une fois, le comité de bioéthique du président des États-Unis discute des conséquences de cette plongée dans les profondeurs du cerveau humain. L’un des trois partenaires du gouvernement américain dans ce projet, cependant, est la DARPA, l’organisme de recherche du ministère américain de la Défense. Il vise de nouvelles techniques de guerre grâce à la « neurotechnique » et au traitement des traumatismes physiques et psychologiques du cerveau des soldats.

Il est connu depuis longtemps que la sérotonine affecte également les décisions morales de l’homme. Dans un article publié dans « PNAS » en 2010, Molly Crockett de l’Université anglaise de Cambridge montra que des niveaux élevés de cet émetteur induit que les gens aient peur de blesser les autres – physiquement ou financièrement. Cela pourrait être plutôt indésirable chez les soldats. Cependant, la DARPA est très intéressée par les techniques qui éliminent les souvenirs psychotraumatiques de batailles sanglantes chez les soldats. Selon les déclarations de William Casebeer lors d’une réunion récente d’éthique à Philadelphie, la défense des États-Unis est très désireuse de ramener ces souvenirs par des moyens techniques aux soldats qui souffrent de perte de mémoire après une lésion cérébrale.

Pas d‘utopie : manipulation de la pensée

Des résultats de juillet de cette année montrent que ce n’est plus de la science-fiction. Les scientifiques du Massachusetts Institut of Technology manipulèrent des souris avec des agents optogénétiques de manière à ce qu’elles se rappellent d’événements qui ne s’étaient jamais produits. Avec le « souvenir » d’un certain stimulus, les scientifiques ont déclenché chez nos amis à quatre pattes une réaction de sursaut traumatique. D’autres études sur le propanolol suggèrent que l’ingrédient actif qui traite les soldats présentant des symptômes de stress post-traumatique efface les mauvais souvenirs.

Un autre aspect est apparu dans la discussion lors de la réunion du Comité d’éthique de Philadelphie : David Chalmers, philosophe australien et chercheur en neurosciences cognitives, professeur à Canberra et New York, a observé une précision toujours plus grande dans la capacité de lire dans les pensées du cerveau, ce qui peut aider les patients dans le coma à communiquer avec leur environnement. Mais que se passe-t-il quand le scanner du cerveau mène au souvenir d’un meurtre impuni ?

Forums de discussion et conférences avec des profanes

Un défi particulier que pose le projet européen sur le cerveau est le développement d’une technologie informatique « neuromorphique » : des calculateurs qui fonctionnent de manière similaire au cerveau et pourraient ensuite transmettre leurs instructions à des robots. L’ordinateur serait-il meilleur ou pire que les êtres humains ? Les ordinateurs développeront-ils un jour une confiance en soi de la même nature que celle de l’esprit humain ? Dès le début de ce programme de recherche appliquée sur de nombreuses années, les responsables du projet veulent au moins réfléchir à ces questions.

Par conséquent, un comité d’éthique indépendant sur ces aspects éthiques fait face au « Human Brain Project ». Sur des forums en ligne, des citoyens des États concernés pourront aussi se joindre à la discussion. Tous les deux ans, les concepteurs souhaitent un rassemblement de personnes extérieures pour discuter avec les experts de leurs préoccupations et craintes sur la recherche incontrôlée.

IRM pour témoigner ?

Souvent, ces craintes ne sont pas fondées. Avant d’avoir un robot avec des émotions humaines et une capacité de compassion, mais aussi le mensonge et la haine qui y sont rattachées, il faudra sans doute plusieurs années. D’autre part, la résonance magnétique fonctionnelle est maintenant en mesure de prédire certaines décisions dans le cerveau, avant même que la personne concernée n’en ait conscience. Ce type d’imagerie du cerveau est aussi connu comme « détecteur de mensonge » et a déjà influencé les décisions des tribunaux.

Est-ce qu’à l’avenir les tribunaux vont de plus en plus demander un scanner du cerveau pour évaluer l’accusé ? Aliéné ou totalement responsable de ses actes ? Une autre question pourrait se poser si le contrevenant refuse de témoigner. Peut-on alors lui imposer une IRM pour lire dans ses pensées ?

Il est clair qu’avec l’exploration détaillée de notre organe de pensée une partie de notre vie privée est perdue. Comment fonctionne l’interaction des milliards de cellules de notre système nerveux central ? Nous aurions beaucoup à gagner si le résultat de cette question est utilisé à des fins médicales plutôt que militaires, plus scientifiques que commerciales.

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